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Sissi, la fin de l'état de grâce

Publié le par Celine Lebrun

Alors que la répression atteint de nouveaux sommets, cachant mal l'échec du gouvernement à stabiliser le pays, l'opposition au président Abdel Fattah al-Sissi s'étend, traversant divers secteurs de la société égyptienne dont des institutions étatiques.

Une contestation populaire grandissante

De nombreuses critiques se sont élevées au cours de ces dernières semaines suite à de nouveaux abus des services de sécurité égyptiens alors que ceux-ci s'en prenaient à des secteurs jusque-là relativement épargnés. Une série de violations à l'encontre de médecins a ainsi suscité une levée de boucliers au sein de la profession, notamment après l'agression d'un médecin le 28 janvier en plein hôpital. Refusant de falsifier le rapport médical d'un policier, un médecin est agressé par le policier en question avant d'être emmené, avec un confrère, au commissariat où ils seront détenus pendant plusieurs heures. Au cours des deux dernières années, 14 personnes sont « mortes » en détention dans ce commissariat situé dans le quartier de Matareya et qualifié d' « abattoir » par les ONG égyptiennes. Avant d'être relâchés, les médecins se sont vu accuser par les policiers d'être à l'origine de l'agression, une accusation vite démentie par la vidéo d'une caméra de surveillance de l'hôpital ayant filmé la scène et qui circule rapidement sur les réseaux sociaux. Protestant contre cette arrestation, le personnel de l'hôpital, soutenu par le syndicat des médecins, se met en grève et décrète la fermeture de l'établissement. En réaction, deux dirigeants du syndicat des médecins, Hussein Khairy et Mona Mina, sont convoqués par le procureur qui les menace de poursuites pour entrave illégale au bon fonctionnement d'un établissement public. Cette convocation conduit à une escalade de la contestation : le 12 février 2016, le syndicat des médecins organise une assemblée générale d'urgence sous le titre « la protection, la dignité et la sécurité des docteurs ».

 

Cette assemblée a été historique sur plusieurs points témoignant d'un rare niveau d'exaspération : un ultimatum demandant l'arrestation et la mise en examen des policiers impliqués dans l'affaire de l'hôpital de Matareya a été fixé aux autorités sous la menace de la grève et de la mise en place de la gratuité des soins pour tous les citoyens. Si la grève présente l'inconvénient de toucher en premier lieu les plus démunis, la gratuité des soins représente quant à elle une évolution tactique qui préserve les usagers alors que son coût pour l’État a été estimé à près de 17 millions de livres. L'assemblée a en outre demandé la mise en place de mesures pour protéger les médecins des intimidations et agressions, notamment par les forces de l'ordre ainsi que la démission du ministre de la Santé Ahmed Emad annonçant par ailleurs son renvoi devant la commission de discipline du syndicat. Au delà de ses demandes, l'assemblée générale s'est distinguée par l'important nombre de médecins qu'elle a réuni. En moins d'une demi-heure, le quorum fixé à 1.000 médecins était dépassé et à l'heure du vote, ce sont environ 10.000 médecins qui étaient enregistrés, du jamais vu dans l'histoire du syndicat qui, incapable de les accueillir tous en son sein, a dû organiser le vote dans la rue donnant à cette assemblée des airs de manifestation.

 

Les médecins rassemblés devant le syndicat lors de l'assemblée générale du 12 février 2016 (Crédits photo de droite : AP/Amr Nabil)Les médecins rassemblés devant le syndicat lors de l'assemblée générale du 12 février 2016 (Crédits photo de droite : AP/Amr Nabil)

Les médecins rassemblés devant le syndicat lors de l'assemblée générale du 12 février 2016 (Crédits photo de droite : AP/Amr Nabil)

De nombreux militants politiques venus spontanément en soutien aux médecins ont grossi les rangs de ce rassemblement improvisé. Surpris de se retrouver là et surpris par la foule ainsi mobilisée, ces derniers ne dissimulaient pas leur émotion. Une militante, les larmes aux yeux déclara : « Ça faisait si longtemps que je n'avais pas vu tous ces gens, ça fait du bien d'être à nouveau réunis ». Il en faudra certainement plus à ces militants politiques dont le moral a été durement atteint au cours de ces deux dernières années sous le coup de la répression systématique et de la perte du soutien populaire dont ils avaient bénéficié après la Révolution de 2011. Pourtant cette déclaration témoigne d'un changement palpable et qui s'illustre par ailleurs à travers une série de petits indicateurs : après plus d'un an d'inactivité, la page Facebook « On est tous Khaled Saïd », créée en hommage au jeune Khaled Saïd battu à mort par la police à Alexandrie en 2010 et rendue célèbre pour avoir lancé les appels aux manifestations de janvier 2011 est à nouveau en activité.

 

Les médecins à l'heure du vote lors de l'assemblée générale d'urgence de leur syndicat le 12 février 2016. Photo : Heba Kholy

Les médecins à l'heure du vote lors de l'assemblée générale d'urgence de leur syndicat le 12 février 2016. Photo : Heba Kholy

Les Grèves se multiplient

Autre signe de changement, depuis l'automne et le mouvement qui a agité le secteur public contre une réforme mise en place par le gouvernement visant à diminuer drastiquement le nombre de fonctionnaires de sept millions à un million, les grèves se multiplient dans les compagnies du secteur public mobilisant des dizaines de milliers de travailleurs qui protestent contre la baisse ou le non paiement des salaires et des primes périodiques et autres décisions prises par leurs administrations conduisant à la détérioration de leurs conditions de travail.

Au cours de la première semaine de mars seulement, les employés de la compagnie nationale de télécommunication se sont mis en grève organisant des rassemblements dans tout le pays devant leurs centrales respectives, emboîtant le pas des employés des transports publics et des agents d'entretien d'Alexandrie.

Manifestations des employés de la compagnie égyptienne de télécommunication devant la centrale du Caire le 8 mars 2016

Manifestations des employés de la compagnie égyptienne de télécommunication devant la centrale du Caire le 8 mars 2016

La détérioration des conditions de travail intervient alors que le gouvernement a diminué, voire supprimé dans certains cas, les subventions de l’État sur les produits de première nécessité tels que l'eau, l'huile, le riz et le pain et que la dévaluation de la livre égyptienne et l'épuisement des réserves de change se sont accompagnés d'une hausse des prix fulgurante. Dans ces conditions, les Égyptiens ont de plus en plus de difficultés à répondre aux appels à « se serrer la ceinture » du président Sissi qui, de son côté, multiplie les extravagances. Le déploiement d'un tapis rouge de quatre kilomètres de long au coût estimé à 143.000 livres pour son cortège de voitures à l'occasion de l'inauguration début février de logements sociaux à la périphérie du Caire a ainsi fait la une des chaînes de télévision, suscitant la controverse. La population a également de plus en plus de mal à tolérer les abus des forces de l'ordre comme en témoignent les soulèvements populaires qui ont secoué les villes de Louxor et d'Ismaïlia fin novembre après la mort de deux citoyens torturés par des policiers. Au Caire, l'assassinat de sang-froid d'une balle dans la tête d'un chauffeur de taxi, Mohamed Ali, par un policier suite à une dispute sur le prix de la course le 18 février, déclencha des manifestations massives dans les quartiers populaires de Darb el Ahmar, Abdeen, Sayyeda Nefisa et Sayyeda Zeinab attisées par les déclarations du ministre de l'Intérieur affirmant que Mohamed Ali avait été tué « par erreur ».

Manifestation des habitants du quartier de Darb al-Ahmar suite à l'assassinat de Mohamed Ali par un policier
Manifestation des habitants du quartier de Darb al-Ahmar suite à l'assassinat de Mohamed Ali par un policier

Manifestation des habitants du quartier de Darb al-Ahmar suite à l'assassinat de Mohamed Ali par un policier

L'obstination du gouvernement

Bien que le gouvernement tente de rejeter les abus commis par la police comme étant le fait d'individus isolés, ou d'« erreurs » comme dans le cas de Mohamed Ali, des pratiques telles que la torture et l'enlèvement forcé sont bel et bien devenues, au cour de ces deux dernières années, des pratiques systématiques dont la perpétuation est encouragée par l'impunité totale garantie par les pouvoirs exécutif et judiciaire aux forces de l'ordre.

Illustrant cette impunité, quelques jours seulement avant l'assassinat de Mohamed Ali, la peine de quinze ans de prison à l'encontre du policier reconnu coupable d'avoir tué « accidentellement » la militante Chaymaa el-Sabbagh en janvier 2015 était annulée et un nouveau procès était ordonné, alors qu'au même moment des poursuites étaient entamées par le procureur général à l'encontre du syndicat des médecins suite à leur assemblée générale. Le 19 février, au lendemain même de l'assassinat de Mohamed Ali, le gouvernement ordonnait la fermeture de la célèbre ONG égyptienne el-Nadeem, suscitant un tollé général. Cette ONG qui œuvre pour la réhabilitation psychologique des victimes de violence et de torture et accompagne les prisonniers politiques et les familles de disparus, avait publié un rapport recensant en 2015 près de 700 cas de torture et 137 cas de décès en détention dont 81 dus à des négligences médicales. Dans ce contexte, difficile de prendre au sérieux les récentes déclarations du président et du ministre de l'Intérieur demandant au parlement de prendre des mesures afin de renforcer les sanctions à l'encontre des policiers reconnus coupables d'abus.

Bien qu'ayant apparemment renoncé à faire usage de la force contre les rassemblements populaires, rien n'indique donc que le gouvernement soit prêt à infléchir sa politique, notamment en matière économique. Dans certains cas, les autorités n'ont par ailleurs pas hésité à faire intervenir les forces de police pour réprimer certaines grèves. Les forces armées qui ont même déployé 25 bus militaires pour tenter tenter de casser la grève des chauffeurs de bus alexandrins.

Face à la crise économique et à l'obstination du régime qui s'aliène ainsi de plus en plus de secteurs de la société, les voix divergentes au sein de l'alliance pro-gouvernementale se multiplient elles-aussi : l'état de grâce dont bénéficiait Sissi semble bel et bien fini et l'appel à l'union nationale dans la guerre « contre le terrorisme » ne permet plus de dissimuler l'absence de programme politique et économique.

Appels aux élections anticipées : à la recherche d'une alternative ?

Dans ce contexte,et pour la première fois depuis près de trois ans, des appels pour une alternative se font entendre pour la première fois depuis près de trois ans parmi les anciens soutiens inconditionnels de Sissi. Tawfiq Okasha, présentateur et propriétaire de la chaîne de télévision « Faraeen », réputé pour ses positions pro-gouvernementales et ses diatribes contre les forces d'opposition et la Révolution du 25 janvier, récemment élu au parlement, appelait le mois dernier à des élections anticipées et au retour d'Ahmed Shafiq, ancien candidat soutenu par l'armée aux élections présidentielles de 2012.

En réaction à ces déclarations, le 2 mars, profitant de l'indignation populaire contre Okasha après sa rencontre avec l'ambassadeur israélien au Caire, les membres du parlement votèrent sa destitution de son poste de parlementaire.

Personnalité controversée, l'appel d'Okasha semble pourtant avoir inspiré d'autres mécontents. Ces derniers jours, ce ne sont pas moins de six personnalités égyptiennes qui ont appelé à des élections anticipées dont l'acteur Khaled Abu al-Naga, l'homme d'affaires et politicien Mamdouh Hamza, l'ancien rédacteur en chef du journal Al-Ahram Abdel Nasser Salama et l'ambassadeur et ancien ministre des Affaires étrangères adjoint aux affaires juridiques internationales, Abdallah al-Asha'al.

Sans présager du devenir du gouvernement de Sissi et encore moins du régime autoritaire égyptien qui a su démontrer sa capacité de résilience au cours de ces cinq dernières années, il convient de rappeler que l'émergence d'une mobilisation multisectorialisée et de dissensions au sein des institutions de l'appareil étatique sont deux processus dont la convergence a conduit à la situation révolutionnaire de janvier 2011.

 

Céline Lebrun et Haitham Mohamadeen

 
Article publié le 17 mars 2016 dans l'hebdomadaire Le Jeudi